Milles et un matins

Rappel de la situation : moi, Tacine, suis toujours prisonnier dans un vaisseau scorpionaute.
Ce qui suit sont des fragments de mon journal. Je n'ai pas tout mis parce que franchement, beaucoup de passages y sont d'un pleurnichard navrant.
Il y'a de cela longtemps, maintenant
Ce journal devait bien voir le jour… un jour. Peut être suis-je arrivé au terme de ma misérable existence. La fin du pauvre petit apprenti bibliothécaire ballotté aux quatre coins de notre vieille galaxie pourrissante. Oui, croyez-moi, il n'a plus grand chose de reluisant notre triste amas d'étoile, berceau d'une civilisation qui a aujourd'hui rendez-vous avec sa fin… enfin.
Trois ans que je suis leur petit animal de compagnie. Trois ans… bien plus que mille et une nuits. C'est aussi par le récit des histoires de mes livres que je survis au matin le matin.
Au début, le risque de mourir à tout instant, victime d'une saute d'humeur d'un élément de la meute, m'a rendu fou. Et c'est sûrement cela qui m'a, bien malgré moi, sauvé la vie. Pour peu que l'on puisse considérer mon existence actuelle comme une vie.
L'incapacité de mon esprit à surmonter la crainte d'une mort perpétuellement imminente m'a poussé au suicide. Alors, je les ai provoqués. J'ai rassemblé tout mon savoir, ma connaissance et mon imagination pour les insulter comme jamais personne n'avait dû oser le faire.
Et ils m'ont refusé la mort.
Je ne suis pas sûr qu'ils aient pris cela pour du courage. Ils ne sont pas dénués d'une forme intelligence. Tout du moins, ont-ils une grande connaissance de l'esprit qui souffre et se bat pour survivre. Cette part du primitif qui vous échappe quand la raison ne peut plus vous sauver.
Ils m'ont écouté crier mes injonctions que je voulais humiliante. Je comprends aujourd'hui qu'ils se délectaient de ce qui était en fait les cris de détresse de ma raison vacillante.
Et puis vint un jour où ils se sont tous réunis autour d'un feu improvisé afin de réfléchir à une nouvelle stratégie pour leur éternelle campagne de destruction. Je les ai interpellés et traités de bêtes, de handicapés de la violence, tout juste bons à tuer leurs semblables et les autres, tous ceux qui pouvaient souffrir en somme. J'ai poursuivi comme cela, soutenant leur regard, défiant leur appétit sanguinaire, les appelant à la violence. La seule réponse que j'obtins vint de Parisse qui, non loin de moi, se tenait debout face à une 3D. Il me dit alors :
" Cesse donc, veux-tu, de nous importuner avec tes enfantillages… "
Puis, s'approchant de moi :
" Racontes-nous plutôt une histoire qui nous enseigne. "
C'était un ordre du Bashar.
J'obéis donc. Et depuis ce jour lointain, chaque fin de nuit, je leur conte une histoire de notre galaxie.
(…)
Un autre jour
Ma maîtrise des classiques, ma connaissance des textes oubliés, mon ton provocateur, la sincérité de mes paroles font de moi un conteur qu'ils apprécient.
A tel point qu'ils se rassemblent tous, régulièrement, dans la salle du partage pour écouter mes histoires. Je suis étonné de leur ignorance crasse de l'histoire. Je découvre tous les jours un peu plus le gouffre de leur inaptitude au savoir. Celui de la guerre mis à part, bien entendu.
(…)

Un des jours suivant

Au début, je ne cherchais qu'à les distraire, emmenant leurs pensées aussi loin de moi que possible. Mais l'intérêt qu'ils portent naïvement à mes récits, et les quelques réflexions censées qui naissent parfois de leur compréhension primaire de l'ancienne gloire de notre empire me pousse tous les jours à plus d'audace, et mes contes prennent peu à peu un ton plus engagé. Mes paroles se politisent, je sens avec quelle facilité je peux guider leurs pensées, influencer leurs intellects.
(…)

Le jour où je perds mes mains… et mon oreille

Je ne suis pas peintre, juste bibliothécaire.C'est par la main d'un instructeur que j'ai payé ma faute.
Ce matin, alors que je suis en train de partager un maigre repas avec mes nouveaux disciples, le sergent Pariarota fait irruption dans la cantine, se dirige d'un pas rapide vers notre table tout en activant le mono filament d'un neuro fouet. Les Asseïes (jeunes loups de la meute) assis autour de moi, bondissent tous à bonne distance de ma place, se positionnant en garde de combat.
J'esquive un mouvement de fuite, mais ne réussis qu'à tomber à la renverse. Ma tête va cogner violemment contre le rebord de ma chaise, et je me mords la langue jusqu'au sang. D'un geste souple, rapide et précis, Pariarota enroule le mono filament autour de mes deux mains. J'évite de bouger, sachant que la moindre tension sur le fil invisible me découperait instantanément les poignés. Je suis à genoux, j'essaye d'accompagner au mieux les mouvements du sergent. Déjà, le fil touche mes os…" Tacine, tu compromets l'entraînement de mes jeunes Asseïes… "
Etrangement, il n'y a pas de colère dans sa voix, juste des reproches.
" … Ce matin, j'ai dû en tuer trois de mes mains, pour rappeler aux autres, que pour nous, seul compte la meute, le combat et l'Impératrice. Il faut que tu cesses de les détourner de leur devoir par tes commandements stériles. "
Et il tire d'un geste sec sur le manche du neuro-fouet. Mes deux mains tombent sur mes genoux.
" J'espère que tu sauras t'en souvenir, lorsque tu leur raconteras d'autres histoires. "
Je suis sur le point de tomber dans mon sang mais il me retient par l'épaule.
" Tu as payé pour mes deux premiers élèves… voici pour le troisième. "
Il me tend une oreille parfaitement découpée. Et, comme je n'ai rien pour m'en saisir, il me l'enfonce violemment dans la bouche.
C'est en partant, avant de passer le seuil du sas qu'il se retourne et me lance :
" Et remercie Orphitale de Condor de te protéger de la mort. Tu devines que sans elle, ce ne sont pas tes mains et une oreille que j'aurais prises de toi, mais bien ta vie ! "
(…)

Orphitale de Condor

Orphitale de Condor, mais qui est-elle ?
(…)

Mes mains repoussent

Ce ne sont encore que deux petits moignons, des mains de nourrissons attachées à un corps vieillissants de plusieurs jours par jour. Dans une semaine elles seront ajustées à mon age. Pour ce qui est de mon oreille, j'ai demandé à l'Intelligence médecin de la placer dans un bloc de cristal… cela fait un collier des plus original.
Orphitale de Condor… ainsi je dois la vie à quelqu'un.
(…)

Je suis devenu l'Ecuardia du Meneur Pariarota

Un Ecuardia est un ennemi que l'on ne peut tuer. Rien ne semble plus pouvoir m'atteindre désormais. Je me sens étrangement en sécurité. Depuis quelques temps.
(…)

Le jour où je reprends ma route

Une jeune scorpionaute a ébauché un geste de protection en ma faveur, hier, alors que nous déambulions ensemble dans une coursive, tout en discourant sur l'élément réducteur du concept primordial de l'omni entité psy. C'est alors que le sergent Pariarota a jailli d'un élévateur, à quelques mètres devant nous. Il était en sueur, ses muscles saillants et le visage renfrogné. Il sortait sans doute de l'une de ses trop longues séances d'entraînement qu'il s'infligeait pour m'oublier, moi son Ecuardia. Et de me voir là, discutant tranquillement, en toute impunité avec l'un de ses Asseïes, le pervertissant sûrement, l'éloignant de la cause scorpionaute, de me surprendre ainsi le plongea dans une profonde confusion.
J'ai alors lu dans son regard qu'il ne respecterait pas l'interdiction qui l'empêchait de me tuer, qu'il préférerait mourir lui-même si cela était nécessaire à ma disparition.
Etrême, la jeune scorpionaute qui m'accompagnait, dû le comprendre aussi. Elle réagit immédiatement et s'interposa entre moi et son instructeur en position de défense. Nerveusement, conscient de n'avoir aucune chance face à son aînée, elle lui dit tout de même :
" Cet Extrom (littéralement : " être hors meute ") ne doit pas mourir. Son destin dépasse les voies de notre clan. Respecte l'ordre du Bashar. "
Interloqué, ignorant de l'attitude à adopter face à une telle insolence, Pariarota recula d'un pas, puis fit volte face et partit.
Pour ma part, je compris, à ce moment précis, que ce que je venais de vivre cette dernière année avait été programmée par quelqu'un, que jamais il n'avait été dit que mon histoire s'arrêterait là, à bord de ce navire. J'étais impliqué dans la trame d'une histoire-mouvement complexe. Et l'instigatrice de cette folle épreuve dont je sortais si différent ne devait être rien d'autre qu'Orphitale de Condor, ma soit disant protectrice…
(…)

Convocation

Quelques mots, écrit rapidement sur le quai d'appontement de mon ancienne prison scorpionaute. Dans moins d'une heure, j'aurai quitté la meute. Mais revenons à la veillée d'hier.
Je suis convoqué dans la chambre du Bashar.
Je m'y rends d'un pas lent. Je vis au ralenti la douce renaissance de mon esprit. Je n'ai plus peur. Il me semble avoir partiellement comprit, et mon ignorance de la complète vérité ne me plonge plus dans l'effroi. Il ne subsiste plus qu'une profonde et bienfaisante curiosité qui n'ouvre sur un futur de nouveau possible.
Le lourd sas de la cabine s'esquive en silence et j'entre, la tête baissée, perdu dans mes pensées. Ce ne sont que quelques longues secondes plus tard que je prends conscience de l'endroit où je suis. Face à un grand lit traditionnel dans lequel trône le Bashar Parisse, chef de toutes les meutes scorpionautes de cet univers. A ses cotées, blottis au creux de ses bras, une femme me regarde et sourit. Un sourire malicieux, une invitation à oublier ma souffrance passée.
Elle regarde Parisse, toujours imperturbable, puis se retourne de nouveau vers moi et part d'un petit gloussement très satisfait. Elle saute au bas du lit, entraînant le drap avec elle qu'elle s'enroule autour du corps pour cacher sa nudité, exhibant par la même celle du Bashar. Ce dernier évoque une telle menace dans sa posture et sa force que j'en oublis un temps la femme tournant autour de moi et m'examinant sous toutes les coutures.
" Très cher Tacine… " dit-elle.
Je lui réponds :
" Etrange Orphitale de Condor "
Elle me murmure à l'oreille :
" Il était temps que nous nous rencontrions. "
Elle s'assoit su un coffre, à quelques pas de moi, et croise les jambes tout en continuant de me gratifier de son sourire moqueur. Elle me demande :
" Aimerais-tu faire un voyage avec moi, Tacine ? "
Je ne peux m'empêcher de répondre :
" Je ne voudrais, en aucun cas, rendre votre époux jaloux. "
Elle rit.
" Là où je veux t'emmener, j'ai bien peur de devenir la dernière de tes préoccupations, mon petit rat de bibliothèque. "
" Et où est donc ce mystérieux endroit, madame ? "
" A bord du Katria, Tacine, à bord du Katria bien sûr… "
(…)

Plus tard

Nous sommes à bord du Chabert, un dauphin céleste qui nous emmène à l'astroport Rch394-5555. Le monstronef Individu Perdu, propriété inconnue de la sixième légion scorpionaute nous y attend. Il devrait nous emmener dans la lointaine galaxie Obsidienne au terme d'un voyage de trois jour par effondrement. C'est la grande prêtresse Orphitale qui dirige cette expédition clandestine. Clandestine car à destination d'une galaxie officiellement déserte mais en réalité peuplée d'un milliard de mondes habités. Habités des enfants de Katria.
 

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