Tacine

Quelques détails sur l'histoire de Tacine, un passager pris dans la tourmente de Katria.

Trames de l'étude des Traceurs de Méridiens 170900

Insondables ténèbres, que ne m’avez vous laissé à d’insignifiantes études sur l’optimisation du thésaurus de la bibliothèque itinérante des scoutes orphelins du palais impérial ?
Non, au lieu de cela, vous avez décidé de me précipiter dans la plus terrible aventure qu’il ait été possible de vivre par un malheureux citoyen de classe 6 (et encore… à peine).
Mais laissez moi vous en dire un peu plus. Zaggedon, le monastère, vous vous souvenez ? Mais si, rappelez vous. Après avoir eu quelques soucis avec les autorités de l'astroport de « Grande Descendance », pour détention illégale d’une représentation de Katria, je fus obligé de me cacher un temps au sein de la communauté des prêtres Géom. Je devais me faire oublier, tout du moins jusqu’à ce que ma requête auprès d’Admin III (notre Intelligence juge suprême) soit entendue.
Elle le fut. TH Judex (l’autre nom d’Admin) consentit à m’offrir la protection que je lui réclamais. Protection nécessaire pour que je puisse finir mon étude. Mais je devais pour cela céder l’image de Katria. Cela me parut, alors être correct. D’autant plus que j’avais depuis longtemps publié la dîte représentation sur la toile.
Je parti donc à destination de Noce, une planète frontalière où je serai admis dans une nouvelle garnison de la division intervention. La perspective de me retrouver dans un environnement NT4 (de faible niveau technologique), sur une planète encore vierge, au sein d’une jeune colonie, avait tout pour me plaire.
Je n’atteinis jamais Noce.
Peu après l’intrusion du Tabron (le cargo marchand au bord duquel je voyageais) en Triche Lumière, je fus pris d’un violent mal de l’espace. Ce fut comme si le vaisseau avait perdu son champ de normalisation et que je me trouvais nu, crucifié au milieu d’un incompréhensible paysage. J’avais l’impression d’être une tête de proue d’un navire lancé à grande vitesse au milieu des follets, des cathédrales et des lames salines de cette espace si étranger à nos esprits.
C’est dans cette insupportable situation que le Tétraèdres m’apparut (par la suite j’ai réalisé, de lui, cette rapide esquisse). Il s’adressa à moi, comme si j’étais un élève attentif, alors que la seule chose à peu près cohérente que je réussis à faire, fut de me vomir dessus, secoué par de violents spasmes. Il me raconta l’histoire de Geor, il m’incita à rejoindre Katria et prononça quelques prophéties au sujet du messie Solune. Mais déjà je n’écoutais plus. Un étrange phénomène réussit, malgré ma nausée, à capter toute mon attention. L’image du Triche Lumière m’apparut soudain comme une délicate tenture animée. Et sous ce drapé, à la limite de mon champ de vision, un petit animal semblait glisser, comme le ferait un petit rongeur sous un drap, cherchant une sortie éventuelle. La créature se figea soudain. A n’en pas douter, elle avait fleuré l’odeur du Tétraèdre. C’est du moins l’idée que je me fis de son attitude. Elle resta immobile comme cela, durant un court instant. Et elle fondit sur sa proie à une vitesse terrifiante !
A quelques distances du Tétraèdre, elle déchira le voile de l’espace et se montra dans toute sa cruauté. C’était en fait un scorpion gigantesque, noir et à la puissance inégalable. Ses deux pinces luisantes s’emparèrent du Tétraèdre qui n’eut pas la moindre chance d’échapper à son funeste destin. L’aiguillon du scorpion frappa huit fois. Au huitième assaut, la solide structure céda, se brisa en trois parties dans une déflagration aveuglante. Je crus percevoir un cris, un cris de victoire… un cris primitif.
Pour la première fois de ma vie, je venais de voir un vaisseau scorpionnaute en action. Sachez que la légende est bien en dessous de la vérité. Il est inimaginable que l’homme ai pu mettre au point une telle arme. Et bien plus inimaginable qu’elle soit aux mains de ces hommes. C’est du moins ce que je pensais avant de rencontrer l’équipage de ce navire et son capitaine.
A mon grand soulagement nous quittâmes le Triche Lumière pour réintégrer l’espace normal. Notre Tabron fut arraisonné par le vaisseau scorpionnaute et l’on me transféra à son bord. La première sensation qui me frappa lorsque j’ouvrit les yeux après ma téléportation fut l’odeur de ménagerie qui régnait dans les lieux. Il devait y avoir pas moi de dix individus dans la petit salle où j’avais atterri. C’étaient tous des scorpionnautes. Et pourtant, bien que l’on ne put un seul instant, douter de leur appartenance au même corps, tous avait une attitude et une apparence bien distincte. Tous n’étaient pas humains. Je n’avais vu certaines des races ici représentées que dans d’anciennes archives poussiéreuses. Certains, proche de moi, se tenaient droit et portaient fièrement la combinaison noire à pointes marquée du sceau du scorpion. D’autres, plus jeunes, étaient perchées comme auraient pu l’être des singes méfiants, sur des poutrelles métalliques. Un homme et une femme, couvèrent de peintures de guerre grossières, formaient un couple enlacé, assis à même le sol. Tout deux me fixaient, comme ce qui semblait être leurs frères et sœurs, le faisaient aussi. Il y’avait aussi des ombres. Je ne saurai les nommer autrement. Elles étaient là, quelque part, sans que jamais vous ne puissiez les saisir du regard.
Tout ce petit monde dégageait une telle force, une telle puissance destructrice, un tel potentiel de violence, que le fait d’être ainsi le centre de leur attention m’amena illico au bord de l’évanouissement.
Je déglutis, me tordit les mains à m’en casser les doigts, fut prêt à en appeler à la supra protection d’une adminicule, quand il apparut soudain.
Je n’avais pas baisser les yeux, même pas clignait des paupières, et pourtant il était là, devant moi, déjà impatient de ne pas être ailleurs.
Il était entouré de ses proches. Le Bashar Parisse et ses fidèles guerriers de le permanente apocalypse !
Pour les ignorants (ou les ermites perdus dans leur phare bibliothèque, sur leur astéroïde caillouteux du fin fond de la galaxie), sachez que Parisse et le chef des scorpionnautes, la garde prétorienne de l’Impératrice régnante. On dit de lui qu’il est le dissident anti impériale le plus dévoué à Shtélani (la dîtes impératrice)… un mystère en somme. On dit également de lui que c’est le premier casse monde humain.
Il posa sa main sur mon épaule. Ce que j’éprouvait à ce moment je ne le souhaite à personne. Je voulut mourir du plus profond de mon cœur. Oui, je l’avoue, rien ne m’eut fait plus plaisir de d’avoir périt l’instant d’avant si cela eut pu me soustraire à ce simple contact.
Il eut l’air déçu. Peut être  s’attendait il à trouver autre chose… Mais de me voire là, à ses pieds, souillé et pleurnichant, implorant une quelconque pitié alors même qu’aucune sanction n’avait été prononcé, sembla l’agacer. Je n’ai pas honte de vous décrire mon humiliation, car je sais que ceux qui en rient sont ceux qui n’ont jamais croisé le regard d’un scorpionnaute.
Ils échangèrent quelques sons gutturaux. C’était du Shakopsa, un ancien langage de bataille utilisé jadis par une tribus guerrière qui eut son importance dans notre histoire impériale. Je connais ce langage, je l’ai appris avec J. P. Jarvis en sixième année d’université, plus par jeu que par réelle nécessité.
Ils discoururent ainsi, avec beaucoup de circoncision, du sort qu’il me réservait. La mort d’un coté, la liberté de l’autre et l’emprisonnement au centre. Leur suffisance, leur arrogance à ainsi disposer de mon existence me fit relever la tête et affronter leur regard. Je put leur répondre, employant les mêmes grognements rauques qu’eux.
« Du pied qui la foule, la connaissance s’en empare et le brise. »
« Du venin qui la paralyse, la vérité devient roche et perdure. »
« De la haine qui l’ignore, l’écrit se propage… »
Tout deux me regardèrent et après un court instant de surprise, Parisse partit d’un grand rire sonore.
« Et bien Tacine, voilà une litanie contre la peur des plus originale. Il faudra que tu me l’enseigne. » puis il me tourna le dos et partit, ajoutant avant de disparaître :
« De nos jours, seule ces litanies là comptent vraiment » Et il ne riait plus.
Je venait de gagner le droit de vivre encore un temps.
Depuis j’hante les couloirs étroits, sombres et fonctionnelles du vaisseau scorpionnaute. Nous traquons les Tétraèdres de Zaggedon, nous les pourchassons et les tuons sans aucune pitié. Je dis nous car la meute que constitue l’équipage de ce navire fantôme m’a adopté. Mon seule rôle est de leur conter les histoires de mon lutrin et d’écrire leur histoire.
Non, Katria je ne m’éloigne pas de toi. Non Katria, mes trames ne parlent de personnes que de toi. Car maintenant Katria, je sais. Je sais que mon histoire est tienne. Que moi, mes amis, les Tétraèdres, mes maîtres et Parisse même, ne sont que les acteurs de ta vie. Et je sais que , si j’arrive à survivre suffisamment, je te rencontrerai, et que ton secret enfin, sera à tout jamais révélé.

Milles et un matins

Rappel de la situation : moi, Tacine, suis toujours prisonnier dans un vaisseau scorpionaute.
Ce qui suit sont des fragments de mon journal. Je n'ai pas tout mis parce que franchement, beaucoup de passages y sont d'un pleurnichard navrant.
Il y'a de cela longtemps, maintenant
Ce journal devait bien voir le jour… un jour. Peut être suis-je arrivé au terme de ma misérable existence. La fin du pauvre petit apprenti bibliothécaire ballotté aux quatre coins de notre vieille galaxie pourrissante. Oui, croyez-moi, il n'a plus grand chose de reluisant notre triste amas d'étoile, berceau d'une civilisation qui a aujourd'hui rendez-vous avec sa fin… enfin.
Trois ans que je suis leur petit animal de compagnie. Trois ans… bien plus que mille et une nuits. C'est aussi par le récit des histoires de mes livres que je survis au matin le matin.
Au début, le risque de mourir à tout instant, victime d'une saute d'humeur d'un élément de la meute, m'a rendu fou. Et c'est sûrement cela qui m'a, bien malgré moi, sauvé la vie. Pour peu que l'on puisse considérer mon existence actuelle comme une vie.
L'incapacité de mon esprit à surmonter la crainte d'une mort perpétuellement imminente m'a poussé au suicide. Alors, je les ai provoqués. J'ai rassemblé tout mon savoir, ma connaissance et mon imagination pour les insulter comme jamais personne n'avait dû oser le faire.
Et ils m'ont refusé la mort.
Je ne suis pas sûr qu'ils aient pris cela pour du courage. Ils ne sont pas dénués d'une forme intelligence. Tout du moins, ont-ils une grande connaissance de l'esprit qui souffre et se bat pour survivre. Cette part du primitif qui vous échappe quand la raison ne peut plus vous sauver.
Ils m'ont écouté crier mes injonctions que je voulais humiliante. Je comprends aujourd'hui qu'ils se délectaient de ce qui était en fait les cris de détresse de ma raison vacillante.
Et puis vint un jour où ils se sont tous réunis autour d'un feu improvisé afin de réfléchir à une nouvelle stratégie pour leur éternelle campagne de destruction. Je les ai interpellés et traités de bêtes, de handicapés de la violence, tout juste bons à tuer leurs semblables et les autres, tous ceux qui pouvaient souffrir en somme. J'ai poursuivi comme cela, soutenant leur regard, défiant leur appétit sanguinaire, les appelant à la violence. La seule réponse que j'obtins vint de Parisse qui, non loin de moi, se tenait debout face à une 3D. Il me dit alors :
" Cesse donc, veux-tu, de nous importuner avec tes enfantillages… "
Puis, s'approchant de moi :
" Racontes-nous plutôt une histoire qui nous enseigne. "
C'était un ordre du Bashar.
J'obéis donc. Et depuis ce jour lointain, chaque fin de nuit, je leur conte une histoire de notre galaxie.
(…)
Un autre jour
Ma maîtrise des classiques, ma connaissance des textes oubliés, mon ton provocateur, la sincérité de mes paroles font de moi un conteur qu'ils apprécient.
A tel point qu'ils se rassemblent tous, régulièrement, dans la salle du partage pour écouter mes histoires. Je suis étonné de leur ignorance crasse de l'histoire. Je découvre tous les jours un peu plus le gouffre de leur inaptitude au savoir. Celui de la guerre mis à part, bien entendu.
(…)

Un des jours suivant

Au début, je ne cherchais qu'à les distraire, emmenant leurs pensées aussi loin de moi que possible. Mais l'intérêt qu'ils portent naïvement à mes récits, et les quelques réflexions censées qui naissent parfois de leur compréhension primaire de l'ancienne gloire de notre empire me pousse tous les jours à plus d'audace, et mes contes prennent peu à peu un ton plus engagé. Mes paroles se politisent, je sens avec quelle facilité je peux guider leurs pensées, influencer leurs intellects.
(…)

Le jour où je perds mes mains… et mon oreille

Je ne suis pas peintre, juste bibliothécaire.C'est par la main d'un instructeur que j'ai payé ma faute.
Ce matin, alors que je suis en train de partager un maigre repas avec mes nouveaux disciples, le sergent Pariarota fait irruption dans la cantine, se dirige d'un pas rapide vers notre table tout en activant le mono filament d'un neuro fouet. Les Asseïes (jeunes loups de la meute) assis autour de moi, bondissent tous à bonne distance de ma place, se positionnant en garde de combat.
J'esquive un mouvement de fuite, mais ne réussis qu'à tomber à la renverse. Ma tête va cogner violemment contre le rebord de ma chaise, et je me mords la langue jusqu'au sang. D'un geste souple, rapide et précis, Pariarota enroule le mono filament autour de mes deux mains. J'évite de bouger, sachant que la moindre tension sur le fil invisible me découperait instantanément les poignés. Je suis à genoux, j'essaye d'accompagner au mieux les mouvements du sergent. Déjà, le fil touche mes os…" Tacine, tu compromets l'entraînement de mes jeunes Asseïes… "
Etrangement, il n'y a pas de colère dans sa voix, juste des reproches.
" … Ce matin, j'ai dû en tuer trois de mes mains, pour rappeler aux autres, que pour nous, seul compte la meute, le combat et l'Impératrice. Il faut que tu cesses de les détourner de leur devoir par tes commandements stériles. "
Et il tire d'un geste sec sur le manche du neuro-fouet. Mes deux mains tombent sur mes genoux.
" J'espère que tu sauras t'en souvenir, lorsque tu leur raconteras d'autres histoires. "
Je suis sur le point de tomber dans mon sang mais il me retient par l'épaule.
" Tu as payé pour mes deux premiers élèves… voici pour le troisième. "
Il me tend une oreille parfaitement découpée. Et, comme je n'ai rien pour m'en saisir, il me l'enfonce violemment dans la bouche.
C'est en partant, avant de passer le seuil du sas qu'il se retourne et me lance :
" Et remercie Orphitale de Condor de te protéger de la mort. Tu devines que sans elle, ce ne sont pas tes mains et une oreille que j'aurais prises de toi, mais bien ta vie ! "
(…)

Orphitale de Condor

Orphitale de Condor, mais qui est-elle ?
(…)

Mes mains repoussent

Ce ne sont encore que deux petits moignons, des mains de nourrissons attachées à un corps vieillissants de plusieurs jours par jour. Dans une semaine elles seront ajustées à mon age. Pour ce qui est de mon oreille, j'ai demandé à l'Intelligence médecin de la placer dans un bloc de cristal… cela fait un collier des plus original.
Orphitale de Condor… ainsi je dois la vie à quelqu'un.
(…)

Je suis devenu l'Ecuardia du Meneur Pariarota

Un Ecuardia est un ennemi que l'on ne peut tuer. Rien ne semble plus pouvoir m'atteindre désormais. Je me sens étrangement en sécurité. Depuis quelques temps.
(…)

Le jour où je reprends ma route

Une jeune scorpionaute a ébauché un geste de protection en ma faveur, hier, alors que nous déambulions ensemble dans une coursive, tout en discourant sur l'élément réducteur du concept primordial de l'omni entité psy. C'est alors que le sergent Pariarota a jailli d'un élévateur, à quelques mètres devant nous. Il était en sueur, ses muscles saillants et le visage renfrogné. Il sortait sans doute de l'une de ses trop longues séances d'entraînement qu'il s'infligeait pour m'oublier, moi son Ecuardia. Et de me voir là, discutant tranquillement, en toute impunité avec l'un de ses Asseïes, le pervertissant sûrement, l'éloignant de la cause scorpionaute, de me surprendre ainsi le plongea dans une profonde confusion.
J'ai alors lu dans son regard qu'il ne respecterait pas l'interdiction qui l'empêchait de me tuer, qu'il préférerait mourir lui-même si cela était nécessaire à ma disparition.
Etrême, la jeune scorpionaute qui m'accompagnait, dû le comprendre aussi. Elle réagit immédiatement et s'interposa entre moi et son instructeur en position de défense. Nerveusement, conscient de n'avoir aucune chance face à son aînée, elle lui dit tout de même :
" Cet Extrom (littéralement : " être hors meute ") ne doit pas mourir. Son destin dépasse les voies de notre clan. Respecte l'ordre du Bashar. "
Interloqué, ignorant de l'attitude à adopter face à une telle insolence, Pariarota recula d'un pas, puis fit volte face et partit.
Pour ma part, je compris, à ce moment précis, que ce que je venais de vivre cette dernière année avait été programmée par quelqu'un, que jamais il n'avait été dit que mon histoire s'arrêterait là, à bord de ce navire. J'étais impliqué dans la trame d'une histoire-mouvement complexe. Et l'instigatrice de cette folle épreuve dont je sortais si différent ne devait être rien d'autre qu'Orphitale de Condor, ma soit disant protectrice…
(…)

Convocation

Quelques mots, écrit rapidement sur le quai d'appontement de mon ancienne prison scorpionaute. Dans moins d'une heure, j'aurai quitté la meute. Mais revenons à la veillée d'hier.
Je suis convoqué dans la chambre du Bashar.
Je m'y rends d'un pas lent. Je vis au ralenti la douce renaissance de mon esprit. Je n'ai plus peur. Il me semble avoir partiellement comprit, et mon ignorance de la complète vérité ne me plonge plus dans l'effroi. Il ne subsiste plus qu'une profonde et bienfaisante curiosité qui n'ouvre sur un futur de nouveau possible.
Le lourd sas de la cabine s'esquive en silence et j'entre, la tête baissée, perdu dans mes pensées. Ce ne sont que quelques longues secondes plus tard que je prends conscience de l'endroit où je suis. Face à un grand lit traditionnel dans lequel trône le Bashar Parisse, chef de toutes les meutes scorpionautes de cet univers. A ses cotées, blottis au creux de ses bras, une femme me regarde et sourit. Un sourire malicieux, une invitation à oublier ma souffrance passée.
Elle regarde Parisse, toujours imperturbable, puis se retourne de nouveau vers moi et part d'un petit gloussement très satisfait. Elle saute au bas du lit, entraînant le drap avec elle qu'elle s'enroule autour du corps pour cacher sa nudité, exhibant par la même celle du Bashar. Ce dernier évoque une telle menace dans sa posture et sa force que j'en oublis un temps la femme tournant autour de moi et m'examinant sous toutes les coutures.
" Très cher Tacine… " dit-elle.
Je lui réponds :
" Etrange Orphitale de Condor "
Elle me murmure à l'oreille :
" Il était temps que nous nous rencontrions. "
Elle s'assoit su un coffre, à quelques pas de moi, et croise les jambes tout en continuant de me gratifier de son sourire moqueur. Elle me demande :
" Aimerais-tu faire un voyage avec moi, Tacine ? "
Je ne peux m'empêcher de répondre :
" Je ne voudrais, en aucun cas, rendre votre époux jaloux. "
Elle rit.
" Là où je veux t'emmener, j'ai bien peur de devenir la dernière de tes préoccupations, mon petit rat de bibliothèque. "
" Et où est donc ce mystérieux endroit, madame ? "
" A bord du Katria, Tacine, à bord du Katria bien sûr… "
(…)

Plus tard

Nous sommes à bord du Chabert, un dauphin céleste qui nous emmène à l'astroport Rch394-5555. Le monstronef Individu Perdu, propriété inconnue de la sixième légion scorpionaute nous y attend. Il devrait nous emmener dans la lointaine galaxie Obsidienne au terme d'un voyage de trois jour par effondrement. C'est la grande prêtresse Orphitale qui dirige cette expédition clandestine. Clandestine car à destination d'une galaxie officiellement déserte mais en réalité peuplée d'un milliard de mondes habités. Habités des enfants de Katria.
 

Première lettre d'Irien Démester

Curieux Tacine,
Je réponds à ton invitation et te livre tels quels les souvenirs qui restent encore solidaires de ma trame-mémoire.
Pour ma part, tout a commencé sur Dizir IV, planète perdue aux confins du système de Malifry, qui ne doit sa dénomination de planétoïde qu'aux mines d'ultra-cuivre noyautant les sous-sols. Méta-usines et monstronefs d'exploitation, tel fut le décor que mes oreilles ont pu percevoir pendant trop d'unités temporelles locales. Et oui, étant né aveugle, l'ouïe est le seul sens qui me permit d'être à égalité avec un citoyen impérial standard !
J'appris la Celestzik avec mon maître en toutes choses, le dénommé Déotek, chantre de la mélopée versatile, archange de la gamme dyoclisienne, adorateur du minibeat et, enfin, prophète éclairé de l'omnizik suprême. Dans ces conditions, tu comprendras qu'il me fut difficile de ne pas succomber à la virtuosité d'un tel professeur qui m'ouvrit tout grand les portes d'un univers musical sans précédent. J'étais comblé !
C'est au cours de ma trente-cinquième année que Déotek disparut de sa trame, emporté trop rapidement par la rouille-mort. Je ne m'étendrais pas sur les affres de cette maladie, mais saches que Déotek n'a pas franchi ce cap aussi paisiblement qu'il le méritait. Orphelin de coeur, je quittai par la suite Dizir IV pour transmettre au vaste empire les clés secrètes que Déotek m'avait enseignées...
Je fus réellement servi quant à la mégavastitude de l'Empire !!! L'art de Déotek était si achevé que je n'eu aucun mal à me greffer auprès de protecteurs avides de jouer les mékèns, afin de tromper l'ennui si caractéristique qui peut régner chez les puissants. Il faut croire que ma renommée fut grande puisque même Son Omni-Altesse Shtélani la Cinquième accepta de me recevoir le temps d'une année sur Prima. Après un tel séjour, tu peux me croire, la perspective de retourner jouer l'archao-trubadur auprès de petits princes prétentieux me laissa de glace.
Et c'est toi, curieux Tacine, qui fut le premier à me parler des Traceurs alors que j'atteignais avec effort ma cent quatre-vingt-cinquième année. Toute une vie remplit d'honneurs, et surtout de Celestzik ! La fin de ma trame approche, je le sens, et même la science des Modi-Teknos n'y pourra rien. Et puisqu'il me reste tout de même quelques décennies standards, je souhaite approcher un Traceur, quelque puisse en être les risques. Comme tu l'as deviné, c'est la Celestzik qui me servira de carte, d'appât et de laissez-passer. Enfin, je l'espère...
Voilà, ce fut un peu bref mais après tout, l'essentiel y est ! Je ne manquerai pas de suivre les trames accessibles depuis ta Toile afin d'y puiser les méta-infos indispensables à ma folle quête, et j'y ajouterai mes propres découvertes si leur pertinence résonne jusqu'à toi.
Que l'Omnizik reste en ton coeur !
Irien Demester
(Emis de MGL47, route galactique en supraformation)

Seconde lettre d'Irien Démester

Ove Tacine !
Voici la suite de mes pérégrinations zikiennes. J'espère que tu as archivé la première partie envoyée il y a déjà bien longtemps. Pour ma part, je n'en ai plus la moindre trame...
Je t'enverrais une autre fois la suite de ces souvenirs. Ils finiront par rejoindre notre trame actuelle, car mes rencontres avec les Traceurs ne sont qu'au nombre de deux, ce qui est déjà exceptionnel.
Puisse la troisième rencontre se faire en ta compagnie !
Irien Demester
Première rencontre
Khéor : voilà un nom qui résonne encore douloureusement à mes oreilles.
Après avoir quitté la cour de son Omni Altesse Shtelany, je pris un Léhouine en direction des mondes frontières de la ceinture Adhiran. Las des jeux politiques, je ne souhaitais qu'un peu d'isolement pour composer ce que je pensais être un chef d'oeuvre, l'ouvrage d'une vie, la quintessence de mon art. Comme tu vas le voir, il en fut tout autrement...
Adhiran est un système perdu, où seuls les pionniers de la Guilde et les fous de l'Eglise de la Conscience Universelle se sont installés dans l'espoir qu'un jour, cette parcelle d'univers trouve sa place au sein du vaste empire. Et oui, mon cher Tacine, leur raisonnement reste logique même si son échelle temporelle dépasse l'entendement d'un citoyen impérial. Un jour, peut-être, ces mondes frontières ne s'appeleront plus ainsi car d'autres voies auront fait reculer ces limites, intégrant de fait Adhiran aux routes commerciales de fréquentation moyenne.
En attendant cet hypothétique instant, la joyeuse clique vivant sur les trois planètes de classe C d'Adhiran s'affairait, tant pour l'implantation de pan-infrastructures dignes de ce nom que pour échapper, si cela reste possible, aux sbires de l'Admintek. Planète-Franche, Libre-Concession, Zone Utopique de Débordement, autant de termes pour signifier un contrôle relatif de l'Empire sur le kha-cosmos d'Adhiran.
Fraîchement débarqué sur Kassiop, la plus viable des trois planètes d'Adhiran, je dus immédiatement jouer des coudes pour me faire, à mon tour, une petite place au paléo-sol. Après trois révolutions passées à chasser le Golp dans les marais putrides de Kassiop, j'avais acquis suffisament de GP (Golp Points) pour être admis dans la cité suspendue de Kassiopène, unique ville et donc capitale de cette planète peu hospitalière.
Mes talents de Compos CelestZik furent accepté avec froideur au début, mais finalement, mes co-planétaires furent heureux d'avoir un Bruyant pour égayer les incontournables soirées où le Pagolp coulait à flot, sorte d'alcool NT1 issu de la fermentation déplorable des sécrétions salivaires du golp. Tout sur Kassiop revient inévitablement au golp !
Je ne te raconterai pas les 29 révolutions qui ont suivies, sache simplement que mon oeuvre majeure n'avait pas avancé d'une zhénote, car je me contentais de laisser le temps s'écouler, me noyant dans le Pagolp le soir et en supportant les post-effets pendant la journée.
Un jour, celui-là même qui a tout déclenché, une étrange effervescence s'est emparé de Kassiopène. Les braillards enivrés que nous étions sont redevenus, pour un court fragment temporel, des citoyens impériaux appartenant à un vaste ensemble cosmique. Le Khéor croisait le kha-cosmos d'Adhiran ! Sans réellement comprendre qui était ce Khéor, je suivais le mouvement et me retrouvais à bord d'un appareil de transit au sein d'une foule pour le moins excitée, bavassant sans relâche qu'un Traceur était présent et que c'était un spectacle à ne pas manquer car il n'existait rien de tel, à part peut-être les hallucinations provoquées par le mélange Xys-Pagolp.
A ces mots, une étrange fièvre me chatouilla les méta-coronaires avancées. J'avais déjà entendu parler de ces Traceurs, vaisseaux conçus pour l'ultime exploration, mais une seule personne en fut passionné au point d'y consacrer sa vie : un certain Tacine. Contagieuse est ta passion, ami ! Sans vraiment comprendre pourquoi, sûrement les vapeurs du Pagolp qui devaient composer 95% de notre air en cet instant, je sentais que la CelestZik venait des Traceurs, que mon maître les avait rencontrés et que, tôt ou tard, il faudrait payer le tribut au créateur.
Un bourdonnement fit taire l'assemblée. Sur l'écran teknos apparaissait les premières lignes diffuse du Khéor. Pourquoi avait-il choisi de passer en espace normal dans ce secteur, nous l'ignorions. Peu importait, le spectacle était saisissant. Au fur et à mesure de notre progression la vibration sonore se fit plus musicale et déjà, mon oreille exercée pouvait percevoir l'extrême mélodie partiellement camouflée. Ma sensation initiale était exacte, la Celestzik venait des Traceurs ! Je pouvais en reconnaître les accords honiks, les clés arpégiales et les trilles enlacées. Mais c'était encore plus magnifique que ce que j'avais pu entendre, mes pauvres compositions n'étant qu'un pâle calque de la réalité du Khéor et de ses frères Traceurs. Les larmes au yeux, je connus une extase telle que je n'ai pu voir la moindre image du Khéor : je ne savais pas à quoi il ressemblait, mais j'identifiais sa signature, son identité zik... avant de sombrer dans un coma que l'on qualifia de mystique par la suite.
La Conscience Universelle s'occupa de ma dépouille pendant les 34 révolutions de mon abscence neurale. Je me réveillais un beau matin, c'est à dire fouetté par les pluies diluviennes de Kassiop, persuadé d'être encore à bord. Une fois ma réalité temporelle synchronisée, il ne me restait plus que le souvenir de cette rencontre et de quoi composer pendant le restant de ma courte vie. Je compris que mon maître tenait son inspiration et son talent d'un Traceur, et à cet instant je sus que j'avais enfin atteint son inégalable maîtrise de la CelestZik.
Je quittais Kassiopène avec la ferme intention de répandre la CelestZik aux multi-coins de l'Empire et, si la chance me souriait, de retrouver la source de mon inspiration, de dialoguer encore une fois avec un Traceur...
O Tacine, cette période dans le kha-cosmos d'Adhiran m'a ouvert les yeux et le coeur ! Je comprenais désormais l'origine de ta passion, et m'émerveillait devant l'inspiration sans limites que procure la rencontre avec un Traceur. Puisse ta quête aboutir !